Un prélude à la crise de l’hôpital

Le Monde août 2003

Si l’on juge de la qualité d’un navire et de la fiabilité de son équipage, non pas par temps calme, mais lors d’une tempête, on peut estimer que le navire « santé publique » va mal. Plusieurs milliers de morts en quelques jours. Une hécatombe ! Certes, on peut comme le capitaine-ministre accuser la nature, mais on peut également mettre en cause la qualité de la structure et la compétence de ceux qui la dirigent. Car la canicule a bon dos ! Bien sûr l’événement est unique, bien sûr il était imprévisible, mais il y a trois ans nous assistions à la tempête du siècle, aujourd’hui c’est un autre caprice météorologique, demain ce seront des inondations ou une épidémie. Gouverner c’est prévoir, y compris dans le domaine de la santé.
Or, depuis plusieurs années, la gestion sanitaire ne bénéficie d’aucune prévision sérieuse, elle repose sur une pensée économique unique de rentabilité à court terme. Si la canicule n’était pas prévisible, le vieillissement de la population n’est pas un scoop. Nos démographes l’ont annoncé depuis longtemps. L’a-t-on pris en compte dans la programmation sanitaire, dans l’évaluation du nombre de lits d’hospitalisation, du nombre d’infirmières et de médecin à former ? Non. Quel candidat aux élections présidentielles a dans ce domaine exposé son programme ? Aucun.
Le monde politique, toutes tendances confondues, a démissionné devant les technocrates qui dirigent la santé publique depuis une trentaine d’années quels que soient les changements de gouvernement.
Pour l’accueil des personnes âgées, le laxisme fut la règle. Les responsables sanitaires ont très longtemps fermé les yeux sur des structures d’accueil scandaleuses, et il en reste ; ils ont laissé s’établir des pratiques incompatibles avec la qualité de vie ; ils n’ont pas développé certaines solutions originales adaptée aux ressources financières ; ils n’ont pas préparé l’avenir de quatre millions d’exclus qui, eux aussi, vieillissent et vont poser un problème d’accueil considérable dans les années à venir. Depuis la loi de 1975 sur les établissements sociaux et sanitaires, aucune norme minimale n’a été exigée aux établissements spécialisés destinés à accueillir les personnes âgées, de peur probablement d’en fermer un grand nombre. Par exemples il n’existe pas pour ces établissements de normes légales obligatoires concernant les surfaces d’habitation, les conditions d’hygiène, l’adaptation du bâtiment au grand âge, pas plus que de normes sur le nombre d’agents par résidents et leur qualification. Je ne parle pas bien sûr des espaces avec air conditionné. Ne rêvons pas ! On a masqué une carence complice derrière un vocabulaire prometteur « d’espace de vie », « d’auxiliaire de vie », mais qui ne résiste pas à la réalité des faits. Chaque été, et ça ne date pas d’hier, nous voyons arriver dans les hôpitaux un grand nombre de personnes âgées déshydratées, en provenance de ces établissements.
Comment en serait-il autrement lorsque l’on sait que, souvent, pour des raisons d’horaire du personnel, les personnes âgées mangent à 18 heures, sont couchées à 19 heures et restent sans manger ni boire jusqu’au lendemain matin. Dès que la chaleur monte, le personnel restant, en sous-effectif, se trouve dépassé. En cas de canicule, on connaît le résultat. Beaucoup de ces établissements ont également assis leur organisation financière sur un minimum de personnel permanent et une participation massive d’infirmières libérales dont beaucoup partent en vacances au mois d’août. Faute de titulaires, le manque devient catastrophique. Jusqu’à présent, au moindre problème, l’hôpital était là pour éviter le pire.
Seulement voilà, les astucieux responsables de la santé publique ont également programmé depuis trente ans une réduction drastique des lits d’hospitalisation. Une réduction arbitraire, mal étudiée, mal évaluée, calculée sur des paramètres dont la grossièreté scientifique laisse pantois. Avec des chiffres erronés, incomplets, non représentatifs des différentes régions, on ne peut aller qu’à la catastrophe. Canicule ou pas canicule. Et pourtant ce n’est pas faute d’avoir prévenu, mais ces « chiffrocrates » sont si sûrs d’eux qu’ils sont devenus sourds. Il existe une frontière de plus en plus infranchissable entre ceux qui travaillent sur le terrain et ceux qui décident. Voilà comment la pensée unique en matière sanitaire s’est imposée quel que soit le gouvernement. Une vision purement comptable des soins, un service fonctionnant en flux tendu, une vision à court terme qui ne tient pas compte des aléas inévitables de la vie. Là, comme dans d’autres domaines, il n’y a pas eu de débat politique. La société n’a pas été appelée à se prononcer sur la question essentielle : quel système de santé voulez-vous ? En acceptez-vous le prix ? La démocratie a été volée par une poignée d’idéologues sûrs de leurs analyses. Ceux-là ont répondu pour le peuple et on voit le résultat.
La crise hospitalière ne fait que commencer car ces stratèges ont aussi planifié une pénurie médicale pour les vingt années à venir, en une période où, la population vieillissant, les besoins vont augmenter. L’hécatombe de cet été n’est qu’un prélude à des crises plus graves. Qui accusera-t-on ce jour-là ? La nature, bien sûr. Les décideurs en matière de santé publique ne sont pas connus du grand public. Il n’y aura, comme aujourd’hui, ni coupable ni responsable.


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