Puissant ou misérable en prison

Le Monde 23 juillet 1996

Il ne se passe pas un mois sans que la presse nous apprenne la mise en examen, voire l’incarcération, d’un maire, d’un député, d’un chef d’entreprise ou d’un ministre. Toute une population socialement respectable qui ne songeait pas un instant se retrouver confrontée avec l’univers carcéral.
Si l’emprisonnement est pour certains la sanction d’un jugement, pour d’autres, il n’est que le résultat d’une mise à l’écart à titre préventif sans que la justice ait prouvé leur culpabilité. Et la société de s’interroger tout à coup sur son système judiciaire : est-ce la preuve d’une plus grande égalité des citoyens devant la loi ou la découverte que l’emprisonnement à titre préventif peut-être abusif ? On peut espérer que le débat ne s’arrêtera pas là.
Il est intéressant d’écouter ces hommes « hauts placés » qui sortent des prisons. Tous le disent : avant d’y aller, jamais ils n’avaient imaginé un instant la dureté du monde carcéral. L’état des lieux, les conditions d’hygiène, le droit à la santé difficilement accessible, les humiliations. Ils ont découvert combien étaient faux leurs jugements simplistes sur les prétendues « prisons dorées ». Ils ont pris conscience du sort réservé à d’autres citoyens comme eux présumés innocents, qui attendent leur jugement et que l’on traite déjà en coupables. Les maisons d’arrêt où ils sont enfermés n’ont rien à envier aux maisons de détention ou aux centrales des condamnés. Ces hommes et ces femmes savent que ce séjour les marquera définitivement, même en cas de non-lieu.
Et encore, pour ces « notables », leur respectabilité leur fera ignorer la promiscuité des cellules minuscules qui « accueillent » fréquemment trois détenus lorsqu’elles ont été conçues pour un ou deux. Leurs moyens financiers leur permettront d’acheter à la cantine le papier hygiénique, le nécessaire pour se laver, de quoi améliorer leur pitance et leur sort quotidien. Malgré la souffrance provoquée par la brutalité de cette nouvelle situation, ils garderont l’espoir d’être défendus par les meilleurs avocats. A leur sortie, ils ne se retrouveront jamais dans la rue.
Alors, que ces « puissants », une fois libérés, n’oublient pas le sort réservé à ces voisins anonymes de cellule, souvent des prévenus comme eux, en attente de jugement. Qu’ils témoignent de ce qu’ils ont vécu, qu’ils utilisent leurs relations pour réclamer des conditions de vie plus humaines, plus adaptées à une situation de citoyen présumé innocent.
La loi de 1994 sur la prise en charge de la santé des prisonniers par les équipes hospitalières est un progrès incontestable, à la fois pour l’amélioration de la situation sanitaire des prisons, mais aussi pour sortir ces établissements de leur isolement. Beaucoup reste à faire : assurer des conditions d’hygiène correctes, respecter les régimes alimentaires médicalement prescrits, augmenter le nombre de surveillant pour permettre les transferts lors de la réalisation des examens médicaux, équiper les hôpitaux voisins de chambres-cellules…
Il faut que l’emprisonnement toujours douloureux, reste pour les prévenus une simple mise à l’écart et pour les condamnés un châtiment à visage humain. Un grand homme politique n’a-t-il pas dit : « La prison est la suppression des libertés, et ça suffit. »

Article semblable repris par Ouest France sous le titre
La société, la justice et la santé
Ouest France 5 janvier 1997

Quatre ans plus tard, des « notables » récemment emprisonnés, ont rédigé comme le suggérait ce texte, un manifeste paru dans la presse pour dénoncer les conditions inhumaines de leur incarcération et en appeler aux pouvoirs publiques pour une réforme des prisons. Depuis plusieurs livres ont fait échos.


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