Rouge majeur

Denis Labayle
Editions Dialogues (2011), 18 euros

« Le 5 mars 1955, Nicolas de Staël assiste à un concert au théâtre Marigny, à Paris. Bouleversé par la musique d’Anton Webern, il décide de traduire par la peinture son émotion. Dix jours plus tard, il se jette par la fenêtre de son atelier. Pourquoi un artiste jeune, séduisant, au faîte de sa gloire met-il fin à ses jours ? Jack Tiberton, journaliste au Washington Tribune, est le seul à connaître la vérité car, pendant ces dix jours, il était là. Il a tout vu, tout entendu, et surtout tout noté. »

Prix des Lecteurs de Brive 2009


Extraits

Extrait 1

« Nous continuons à longer les quais de la Seine, toujours aussi déserts, sans savoir jusqu’où. L’enthousiasme de Nicolas de Staël est tel que je ne ressens plus la crainte du danger. Il s’interrompt, se plante devant moi, me prend par les épaules : « Jack - vous permettez que je vous appelle Jack ? -, vous êtes le premier à qui je l’annonce : j’ai l’intention de peindre l’œuvre de ma vie. Une toile immense, peut-être la plus grande de toutes. Un tableau digne de mes maîtres, Vélasquez et Rembrandt. Je dis immense, pas seulement en taille. Non, immense par le sujet, par les couleurs, par l’ambition. Je veux que ceux qui viendront plus tard l’admirer entendent ma musique… » »

Extrait 2

« Au matin, je sors difficilement du sommeil, monte à l’atelier prendre de ses nouvelles, frappe à la porte. J’entends sa voix gutturale : « C’est toi, Jack ? ». Il m’ouvre et j’ai un mouvement de recul : il est hirsute, pas rasé, les paupières gonflées de fatigue, les mains et la blouse maquillées d’un rouge sang. « Quel jour sommes-nous ?
  Lundi.
  Depuis quand sommes-nous à Antibes ?
  Une semaine environ.
  Déjà...
  Tu as beaucoup travaillé ? » Il s’écarte, et la vision de la toile provoque en moi un véritable choc. Je pose mes affaires sur la table et me laisse choir sur le canapé. La toile, hier encore immaculée, est maintenant envahie de rouge. Un rouge riche de mille teintes. Non pas le rouge homogène, foncé et velouté d’un rideau de théâtre, mais des rouges multiples, vifs, rutilants. Je ne comprends pas comment il a réussi à couvrir l’immensité de la surface en une seule nuit, même à coups de brosses. « Qu’en penses-tu ? » Je reste silencieux, hypnotisé. Il y a dans cette couleur, peut-être, le feu de la vie, mais je ne peux m’empêcher de penser à celui du sang et de la mort. En tout cas je n’entends rien de la musique qu’il prétendait restituer. Comme je reste muet, il poursuit avec une satisfaction manifeste : « Voici la couleur attendue : du rouge jusqu’à l’horizon, là où le soleil meurt, là où la lave devient incandescente. C’est un feu immense ! De là va naître l’orchestre, et ensuite la musique... J’ai trop longtemps peint des impressions rassurantes. Aujourd’hui, ce rouge m’habite, j’y puise une force nouvelle, j’affronte la violence. » Plus je découvre la toile, plus je trouve qu’il en émane un souffle tragique, même à ce stade, à peine ébauchée, avec un long chemin encore à parcourir. « Alors, tu ne dis rien ?
  Je suis impressionné… C’est intéressant… J’attends pour me prononcer.
  Mais enfin, reconnais, c’est bien parti ? » Tout est encore trop brut, je ne peux au début du gué connaître la force du torrent qui va surgir. Nicolas va-t-il ouvrir les vannes de son inspiration et réaliser l’œuvre maîtresse dont il rêve ? Je me contente d’un prudent « Faut voir », et il paraît déçu. Au-delà de la fatigue, son visage semble plus détendu, sa peau plus colorée. Il a perdu ce regard triste et sévère qu’il s’adressait à lui-même comme la preuve d’une insatisfaction permanente. »

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