Tante gina

Denis Labayle
Editions Julliard, 220 pages, 18 euros

« J’ai lu avec passion Tante Gina. Je retrouve le côté magnifique de certains personnages qui prennent vie ; ils vous suivent à travers le temps. »

Eduardo Manet


Sélectionné pour le Prix Exbrayat 2007

Extraits

Pages 117 à 120

« Vers deux heures du matin, je fus réveillé par des bruits sourds venus du couloir. Je me levai promptement, craignant un nouveau malaise de mon père. Il déambulait complètement nu, dans le couloir sombre, en quête de je ne sais quoi. Il avançait, fragile, incertain, marchant à tâtons, errant dans l’instabilité, avant de se retenir à la rambarde de l’escalier. Pour la première fois mes yeux découvraient ce corps maigre à la peau flasque, d’une blancheur surprenante comme si la mort déjà l’habitait. Les ans lui avaient retiré toute prestance, le transformant en un pantin squelettique, mais les rois étaient-ils à son âge si différents ? Je restai caché dans l’embrasure de la porte épiant, indiscret, ce qui doit rester secret. Il hésita à monter l’escalier avant de retourner vers sa chambre. Mais devant la porte, il sembla retrouver la mémoire et repartit en direction de l’escalier. En chemin il perdit à nouveau l’objet de sa quête. L’objectif à peine fixé semblait déjà oublié.
Peut-être aurais-je dû l’aider, mais je connaissais son orgueil. Il ne m’aurait pas pardonné d’avoir violé son intimité, et surtout d’avoir été témoin de la déliquescence de son esprit. Car sa mémoire fut longtemps sa fierté, et il n’y a pas si longtemps encore, il déclamait sans la moindre hésitation des poèmes de Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset. Après trois ou quatre allers et retours dans cet espace devenu étranger pour lui, il finit par regagner sa chambre. A travers la porte, je lui demandai s’il avait besoin d’aide.
« Marc, c’est toi ? Tu ne dors pas ? Attends, j’arrive. » Il réapparut, vêtu d’une robe de chambre couleur bordeaux. « Quelle heure est-il ? » Je regardai ma montre : « Trois heures et demie. Tu as soif ?
— Non, merci ! Si je bois, je devrai me relever pour pisser. Je prendrais volontiers un peu l’air sur la terrasse. » Dehors, la nuit offrait son calme et sa fraîcheur. Nous nous assîmes dans les fauteuils de jardin. « Je ne t’empêche pas de dormir au moins ?
— Non ! Je ne dormais pas. Je suis insomniaque depuis toujours.
— Mon pauvre Marc, ce doit être une tare génétique. Moi aussi, depuis des années, j’ai les plus grandes difficultés à trouver le sommeil.
  Maman disait que tu dormais comme un loir et ronflais comme un sonneur.
  Oui, bien sûr, mais avec des somnifères.
  Et pourquoi, tes insomnies ?
  Si je savais !.. Peut-être trop de soucis avec mes enfants, dit-il avec malice. Et toi, tu sais pourquoi ?
  Probablement, trop de soucis avec les parents !
  Alors, nous sommes quittes… J’aurais dû demander à Gina une veilleuse. C’est ridicule mais, depuis peu, j’ai horreur du noir. A mon âge, tu te rends compte !
  La peur de la mort, peut-être ? » Il sourit. « Je n’aimerais pas qu’elle me surprenne. Et puis, la nuit, j’ai besoin de me lever pour aller aux toilettes. Quelle misère de vieillir ! Profites de ta santé, c’est le bien le plus précieux.
  Malheureusement la maladie ne tient pas compte de l’âge, et la mort non plus.
  Peut-être, mais j’aurais toujours un train d’avance sur toi… Maintenant j’aimerais dormir un peu. Pourrais-tu me dépanner ? Martha a oublié de mettre mes somnifères dans ma trousse de toilette. Je ne suis pas sûr qu’elle ne l’ait pas fait exprès, cette friponne prétend que ces médicaments me font perdre la mémoire. Mais moi, je m’en fiche. Ce que je veux, c’est justement oublier, dormir, dormir encore. On voit bien qu’elle n’a jamais eu de problème de sommeil.
  Pour la perte de mémoire, elle n’a pas tort, mais pour une fois, je veux bien te ravitailler. Tu préfères un tranquillisant ou un somnifère ? J’ai les deux.
  Du rapide. J’ai trop d’idées en tête. » Je partis chercher mon tube de médicaments et lui tendis un comprimé avec un verre d’eau. Il l’avala, se redressa péniblement et décida d’aller se recoucher. »


Page 189 à 190
« La voiture laissée à distance pour respecter le paysage, nous nous installâmes à l’ombre d’un palmier. De là, le regard pouvait s’égarer sur l’eau immobile qui reflétait la brillance argentée. Ici, le calme régnait et je m’étendis pour m’en imprégner. Je déclinai l’offre de mon père de prendre un bain. Lui se déshabilla pour enfiler un maillot gris vert, si grand qu’il soulignait son extrême maigreur. Tante Gina garda sa tenue de ville pour juger de la douceur de l’eau. Pendant qu’ils se dirigeaient vers la mer, je fermai les yeux pour savourer ce soleil de fin de matinée qui me perfusait une sensation de bien-être. Il est des moments dans la vie où l’attente incessante d’un futur cède la place à la jouissance de l’instant, et l’on voudrait que ce moment s’éternise, que le monde cesse de tourner, qu’un magicien céleste s’autorise un arrêt sur image.
Quand j’ouvris les yeux, la scène qui s’offrait à moi avait quelque chose de symbolique, empreinte d’une mystique sérénité. Je les voyais tous les deux de dos, s’avancer sur le grand miroir qui reflétait leur image : deux vieillards se tenant par la main pour encourager l’autre. Lui, presque nu, elle, coiffée d’un chapeau de paille, tenant sa robe remontée à mi-cuisse pour ne pas la mouiller. Qui était cette femme que mon père tenait par la main ? Sa sœur, bien sûr. Ou peut-être ma mère ? Ou encore Anne-Marie ? Le grand âge transforme tant les corps qu’il devient parfois difficile de les reconnaître. Qu’importe ! Il émanait de ces deux êtres une bienheureuse insouciance et je les aurais bien vus avancer lentement, paisiblement, sans hésitation, vers le large, disparaître dans cette mer sans fond prête à les accueillir. Jamais la mort ne leur offrirait pareil décor. Mais les deux silhouettes se figèrent le temps de regarder l’horizon, avant de revenir vers le rivage, vers moi, se tenant toujours par la main, radieuses, enhardies par leur audace, et le temps reprit son cours. »

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