Ton silence est un baiser

Denis Labayle
Editions Julliard (sortie le 15 août 2007), 268 pages

« En repliant le journal, je songe à cette cynique évidence : le monde se meurt, et moi je revis. Sans cette épidémie qui sidère les hommes et occupe les premières pages des journaux, je ne serais pas dans cet avion en partance pour Boston avec l’espoir de retrouver Maud. »

Sélectionné pour le prix du roman d’amour 2008. Sélectionné pour le Grand prix du Télégramme. 2008.


Extraits

Pages 13 à 15

« … Jamais je n’ai voyagé dans un avion si vide, spécialement affrété pour nous par le gouvernement. Nous, les huit spécialistes français de la virologie, sommés de trouver dans les plus brefs délais LA solution, celle qui sauvera l’humanité. S’ils savaient, ces politiques et ces journalistes, à quel point nous errons !
À quel point ce mal qui ronge la planète nous reste étranger ! L’être invisible que nous traquons bouleverse nos modes de raisonnement, se moque de nos orgueilleuses certitudes. Personne n’y comprend rien. Les médias s’accordent sur une certitude : l’impensable est présent, la folie, d’actualité. Partout les espoirs de progrès s’écroulent. La machine à produire fonctionne au ralenti. Quelque chose s’est brisée dans la civilisation mécanique. Chaque jour, les journaux annoncent de nouveaux dysfonctionnements : l’informatique bégaie, les productions s’effondrent, les frontières se referment. La circulation dans les villes s’est raréfiée par manque d’essence ou par peur d’en manquer. Les familles se cloîtrent chez elles, chacun se méfie du voisin et développe un goût malsain pour l’espionnage. Jamais je n’ai senti un tel désarroi collectif : la peur est physique.
Etrange impression : vu d’ici, en survolant la terre, le monde semble se diviser entre ceux qui meurent et ceux qui craignent de mourir. La mort nous guette, et nous guettons la mort. Partout s’installe une silencieuse attente, comme pour une veillée d’armes.
Impossible de circonscrire les rumeurs. Face à la propagande officielle, les internautes transmettent vérités et mensonges. Les bruits les plus fous se télescopent. La presse annonce simultanément d’inquiétantes mutations du virus et l’espoir d’un vaccin. On raconte que, dans certains villages, les gens, lassés d’écouter les fausses nouvelles, ont jeté au feu leurs radios et leurs téléviseurs dans un autodafé désespéré.
Je n’attends rien de cette rencontre scientifique internationale. Rien d’autre que de retrouver Maud et, dans le sombre avenir où s’enfonce l’humanité, cette perspective suffit à me réjouir.
Pour la troisième fois depuis le départ, l’hôtesse nous asphyxie avec son gaz désinfectant. L’imbécile qui a rédigé cette directive ne sait-il pas que le virus est résistant à tous les produits disponibles ?
Il faut que je mette ma montre à l’heure de Boston en tenant compte du décalage horaire. Avec ces stupides contrôles sanitaires, nous avons plus de quatre heures de retard !
Maud m’aura-t-elle attendu ? »


Pages 113 et 114

« … Le restaurant qu’elle a choisi est éloigné du centre-ville, construit en haut d’une falaise pour dominer la baie. De jour, la salle semi-circulaire doit offrir une vue sur le large, mais il fait déjà nuit. Nous sommes les seuls clients, et cet isolement me paraît idéal pour donner à notre soirée un peu plus d’irréel.
Maud porte une tunique de soie bleue turquoise sur un pantalon noir. Je la sens joyeuse, enjôleuse, presque insouciante. Malgré nos étreintes de la journée, j’ai du mal à réaliser qu’elle est là, face à moi.
En attendant les plats, nous échangeons des regards. Je me penche vers elle pour lui chuchoter : « Maud… Les hommes veulent toujours savoir pourquoi ils sont sur terre. Moi, je le sais : je suis venu pour te rencontrer. » Elle me prend la main et me répond avec un sourire troublé : « Franck… Je dois t’avouer que, pendant ces mois d’absence, j’ai tenté de t’oublier… J’ai seulement découvert à quel point j’étais dépendante... Toxico de toi et assez folle aujourd’hui pour en reprendre une dose. »
Lequel des deux est le plus dépendant ?
Un serveur nous apporte deux assiettes larges comme des plats avec trop de tout, de viande, de pommes frites, de salade, de tomates, de raisins, de fromage. Une seule assiette pour deux aurait suffi.
Nous savourons l’instant, sans songer au passé. Quand Maud rompt le silence, c’est pour me livrer des aveux : « Franck, quand tu es là, ta présence me suffit, tout le reste devient dérisoire », et un instant plus tard : « Pendant des années, tu m’as emmenée là où je n’aurais jamais songé aller. Aimer, c’est peut-être cela : s’embarquer pour ailleurs… »
Autour de nous, la salle reste déserte, les clients tardent à venir. Tant mieux ! J’hésite encore avant de lui déclarer : « Maud… L’hiver dernier a été trop rude, j’ai cru plusieurs fois chavirer. J’en ai assez de gaspiller nos émotions. Il faut nous décider à… »
Mais elle pose son index sur mes lèvres et m’invite au silence : « Franck, pas ce soir… Nous avons encore une journée entière sans souci. Je t’en supplie, ne la gâchons pas. Plus tard… plus tard, on en reparlera. Pour l’instant, goûtons le même silence. Ton silence sur mes lèvres est un baiser. »

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